BRACERS Record Detail for 905
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In French.
LOUIS COUTURAT TO BR, 9 APR. 1907
BRACERS 905. TLS. La Chaux-de-Fonds Bib., Suisse. Russell–Couturat 1: #218
Edited by A.-F. Schmid
Délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationalea
Secrétaire : M. L. Leau
Trésorier : M. L. Couturat
6, rue Vavin 7, rue Pierre-Nicole, 7
Paris (6e) Paris (5e)
Paris,
le 9 Avril 1907.
Cher Monsieur,
Je crois devoir vous communiquer la lettre que je viens de recevoir de M. Wilson, d’abord parce qu’elle s’adresse à vous plutôt qu’à moi ; ensuite, parce qu’elle n’a rien de confidentiel ou même de personnel ; enfin, parce que je suis tellement occupé, que je n’ai guère le temps de réfléchir à ces sujets, déjà un peu éloignés de mon esprit. Tout ce que je vois, sur le moment, et ce que je répondrais à M. Wilson (dont je ne vois pas très clairement la question, d’ailleurs), c’est que, d’abord, les mathématiques et les sciences de la nature n’ont affaire qu’à des implications formelles ; ensuite, c’est que, même dans l’implication matérielle, la vérité « absolue » des deux propositions primaires n’est pas en question. Encore une fois, je ne vois pas bien l’objection présentée ici au nom des physiciens ; peut-être que vous, qui êtes au courant des articles qui se publient sur cette question, vous comprendrez mieux la difficulté. Il me semble en tout cas qu’on peut (et doit)b faire la Logique avant d’avoir une seule vérité « absolue », et même sans avoir un critérium de la vérité absolue (s’il y en a un, ce dont je doute fort). Vous savez que les scolastiques de Louvain (Mgr Mercier) distinguent dans leurs manuels la Logique de la Critériologie, celle-ci étant la théorie de la vérité « absolue » ; et ils ont bien raison. L’objection de M. Wilson semble provenir d’un certain pragmatisme ; mais je ne vois pas en quoi elle peut diminuer la valeur ou la portée de la Logique.
Je saisis avec empressement cette occasion et de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres. J’ai transmis votre article sur la nature de la vérité à Halévy et Brunschvicg ; je n’en ai plus eu de nouvelles. Je crois vous avoir fait part de mes impressions sur le moment. Je suis cette année entièrement occupé par la propagande pour la L. I., et aussi par les études théoriques relatives à ce sujet. La Délégation va aboutir cette année ; les Académies sont saisies de la question, et si elles ne s’en chargent pas,c nous élirons un Comité qui s’en chargera. C’est en Angleterre que nous avons le plus de peine à trouver des membres pour ce Comité : les prof. Skeat et Sweet ont tous deux refusé ; Lord Avebury aussi ; de sorte que que nous ne savons si l’Angleterre sera représentée, alors que les Etats-Unis le seront, la Grèce, et peut-être même le Japon ! Quant à mesd études théoriques, elles portent sur l’Esp., qui est le « favori », mais que beaucoup veulent réformer dans les sens de la simplicité et de la facilité maxima ; c’est surtout les English-speaking qui demandent par exemple la suppression (au moins facultative) de l’accusatif et de l’accord de l’adjectif. D’autre part, les Allemands trouvent le vocabulaire trop roman, pas assez neutre ; et il faut étudier les diverses langues pour trouver les éléments les plus internationaux. Ici je me rencontre avec M. Peano, qui a fait un travail très utile et très méritoire dans son Vocabulario internationale (dernière édition du Formulaire). Seulement il est trop asservi au latin et aux langues romanes (il conserve tous les éléments lexicologiques avec la multiplicité de sens que leur donne l’usage), et il simplifie à l’excès la grammaire, en supprimant le pluriel (il en est déjà revenu) et les temps du verbe. – J’ai fait un grand travail critique sur les dérivations en Esp. (et en général), d’où il ressort que les règles de dérivation de l’Esp. sont justes, mais qu’elles sont souvent mal appliquées, sous l’influence d’habitudes idiotiques. Vous devinez sans peine l’intérêt et la difficulté de pareils travaux, vous qui connaissez si bien la connexion de la logique et du langage. C’est de la logique appliquée que je fais à présent ; et cela peut avoir une grande importance pratique, au moment où l’on va peut-être fixer les principes de la L. I. à adopter. Le problème pratique se pose comme suit : Conserver autant que possible l’Esp., sa grammaire et son vocabulaire, en les régularisant et en les complétant pour les rendre propres à tous les usages, les plus techniques et spéciaux, et en profitant en même temps de l’énorme travail acquis et de la diffusion déjà obtenue. Naturellement, il y a des conservateurs intransigeants, et aussi des réformateurs téméraires ; de sorte que le problème théorique se complique de questions quasi-diplomatiques : il faut ménager les amours-propres et les intérêts, etc. Vous voyez dans quelle affaire complexe je suis embarqué. J’y suis encore pour un an au moins. Peu importe, pourvu que cela réussisse !
Nous continuons à faire de la propagande pour l’idée, notamment en Angleterre, terrain particulièrement stérile (nous avons plus de succès en Ecosse et en Irlande : nous avons un certain nombre de professeurs de Dublin, membres de la Dublin Royal Society, de l’Irish Academy et même de la Royal Society de Londres : MM. Joly et Young). Pourriez-vous m’indiquer quels sont les professeurs d’Oxford qui sont les plus importants, ou qui seraient les plus faciles à gagner ou à intéresser à notre idée ? Car l’organisation spéciale de vos Universités ne permet que difficilement de se débrouiller dans Minerva. Un de nos samideanoj anglais nous a rendu ce service pour Cambridge ; vous savez que c’est à Cambridge que doit se tenir le 3e Congrès d’Esperanto. Je me demande s’il aura beaucoup de succès. En entendez-vous parler un peu ? Je crains que, d’une part, les non-Anglais ne viennent pas très nombreux, et que, d’autre part, il n’y ait pas de « gros bonnets » anglais ; la plupart des Esp-istes anglais sont d’une classe très modeste (employés de commerce), et ont peu d’influence sur les « hautes sphères ». Ils ont eu le tort de négliger le moyen d’action que leur offrait la Délégation, de vouloir tout faire par eux-mêmes et propager uniquement l’Esp. ; et c’est pour cela que ni eux ni nous n’avons aucun savant anglais, alors que nous avons des savants de tous les pays. Dommage !
Je ne sais pas encore si nous irons au Congrès de Cambridge ; cela dépendra des circonstances, mais cela me semble douteux.
Je serai heureux d’avoir de vos nouvelles, et d’apprendre l’avancement de vos travaux. Je vous prie de présenter mes hommages à Madame Russell, et de recevoir, cher Monsieur, mes cordiales amitiés.
<signed> Louis Couturat
P. S. — Nous nous installerons à Bois-le-Roi vers le 1. Mai. Est-ce que vous ferez un tour en France cet été ?
Notes
aPapier à en-tête de la Délégation ; lettre dactylographiée, avec quelques petites erreurs insignifiantes non numérotées, conservée aux Archives Russell b{(et doit)} c{pas} d[aux]{à mes}
