BRACERS Record Detail for 896
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In French.
LOUIS COUTURAT TO BR, 8 SEPT. 1905
BRACERS 896. TLS. La Chaux-de-Fonds Bib., Suisse. Russell–Couturat 1: #181 [#180]
Edited by A.-F. Schmid
Bois-le-Roi,
le 8 Septembre 1905.a
Cher Monsieur,
J’ai été heureux de recevoir de vos nouvelles, et d’apprendre que vous êtes rentré chez vous, ainsi que Madame Russell, ce qui implique que les soucis que vous ont donnés vos amis sont passés ou diminués. Je comprends que vous n’ayez pas pu quitter votre ami pour vous rapprocher de moi. Peut-être auriez-vous pu, à titre de curiosité et de distraction, venir à Boulogne au Congrès espérantiste, qui a merveilleusement réussi, et dont j’ai été enthousiasmé. J’y ai rencontré des « samideanoj » de tous les pays, avec qui je suis en corresmondance,b et j’ai pu causer sans difficultés avec eux tous en Esperanto, notamment avec les Anglais, dont la plupart n’avaient même pas l’accent si caractéristique qui les fait reconnaître au premier mot quand ils parlent français. On pouvait prendre un Anglais pour un Russe, ou plutôt, on ne pouvait pas, souvent, deviner à l’audition, la nationalité d’un interlocuteur. C’est merveilleux, tout simplement, surtout quand on pense que beaucoup ont appris la langue en peu de mois, sans maître, dans de petits livres, et ne l’on jamais ou (comme moi) presque jamais parlée. J’ai eu le plaisir d’avoir à Paris (avant le Congrès) une conversation de 3 heures avec le Dr Zamenhof. C’est un homme d’un caractère admirable, modeste, désintéressé, qui ne rêve que la paix et le bonheur de l’humanité. Je viens de traduire son discours du Congrès, qui se termine par une éloquente prière à l’« Etre suprême » ; je vais tâcher de la faire publier dans une Revue. Bref, en ce moment, je suis absorbé par la propagande, car il faut profiter de l’impulsion que le Congrès a donnée à notre entreprise dans le public. On dit que la presse anglaise a été presque entièrement favorable, notamment le Daily News et le Daily Mail ; seul, le Times aurait été défavorable, tout en reconnaissant qu’on peut s’entendre dans une langue artificielle (il est vrai qu’on ne peut plus le nier sans mauvaise foi ; mais cela ne gêne pas Messieurs les journalistes, ... en France du moins). — Un Vixol Syndicate a publié des « Clefs » espérantistes d’un sou (½ penny) en français, anglais, allemand et italien. On peut les insérer dans une lettre, et celle-ci peut être déchiffrée entièrement à l’aide de ces Clefs. C’est un bon moyen de propagande, bien digne de l’esprit pratique des Anglais.
Je suis en train de faire réimprimer mes « Principes des Mathématiques », revus et augmentés ; mais je n’y ai rien changé en ce qui vous concerne personnellement ; j’ai seulement précisé, dans l’Avant-propos, ce que mon ouvrage est par rapport au vôtre.
Je suis bien aise que vous et M. Whitehead répondiez à Pierre Boutroux. Je vois avec plaisir que vous avez la même opinion que moi à son sujet ; et vous comprenez maintenant pourquoi je vous avais conseillé de vous défier de ses « interviews ». Votre réponse sera d’autant plus opportune, que ce « jeune homme » a, par son nom, une autorité ou un prestige dont vous ne pouvez pas vous douter hors de France et de notre milieu universitaire ; il passe pour un génie mathématique (ce qui est fort possible) ; mais depuis son enfance on l’annonce comme « un enfant prodige » ; et c’est peut-être cela qui l’a gâté, et lui donne cette assurance en des matières qu’il n’a pas pris la peine d’étudier. Vous avez mis le doigt sur un de ses sophismes ; vous remarquerez qu’il parle toujours au point de vue de l’inventeur (grossière ignoratio elenchi !) et paraît préoccupé de sauvegarder les droits du « génie ». Cela m’avait suggéré un argument analogue au vôtre : dire que les mathématiques reposent sur N notions premières et constantes ne restreint pas plus la liberté de l’invention, que l’on ne restreint la liberté de l’inspiration poétique en disant que, si originale qu’elle soit, elle ne pourra jamais s’exprimer qu’au moyen des 25 lettres de l’alphabet. Mais les obscurantistes ou pragmatistes sont ravis d’opposer la « logique de l’invention » (qui se passe en réalité de toute logique, car on peut inventer aussi bien le faux que le vrai) à la logique de la démonstration. De même, dans un genre un peu différent, les psychologues à la Ribot opposent (et préfèrent, bien entendu, plus ou moins ouvertement) la logique des sentiments (qui n’est que l’illogisme des sentiments) à la logique « abstraite », « verbale », qu’on qualifie de sèche, de vide, de morte enfin. Parlez-nous de la « vie » et de l’« action » ! C’est avec ces grands mots creux qu’on a du succès aujourd’hui.
Je serai bien aise d’avoir des nouvelles de l’avancement de votre ouvrage. Je suis en train de lire le nouvel article de M. Josiah Royce dans les Trans. of Am. Math. Soc. Je le trouve d’abord assez difficile à lire et à comprendre ; ensuite, je ne vois pas bien quel est le but ou l’intérêt de ces théories de Kempe. Qu’il y ait une analogie formelle entre le Calcul logique et le Calcul géométrique, je l’admets, et M. Whitehead l’a montrée, dans la juste mesure où elle existe, dans son Universal Algebra. Mais qu’on exagère cette analogie jusqu’à vouloir fonder la Géométrie sur le Calcul logique, comme si la « matière » des deux calculs était la même, c’est ce que je ne puis comprendre. Je vois bien qu’on définit une relation ternaire « entre », pour les domaines logiques (classes), d’une part, et pour les points, d’autre part ; mais c’est par un simple calembour qu’on peut identifier ces deux relations, qui n’ont pas du tout le même sens. On dit qu’une classe c « est entre » deux classes a et b, si l’on a à la fois :
a × b ( c et c ( a + b
c’est à dire : ab – c = 0, a + b + – c = I
Mais je ne vois pas ce que cette relation logique, d’ailleurs complexe, a de commun avec la relation : « Le point c est entre a et b sur une même droite ». Et je ne vois pas ce que la logique et la philosophie ont à gagner à confondre ce qui doit être distinct.
Recevez, cher Monsieur, avec mes meilleurs hommages pour Madame Russell, l’expression de mes sentiments bien cordiaux.
<signed> Louis Couturat
Notes
aLettre conservée aux Archives Russell, tapée à la machine. Russell a noté « ans » (« répondu ») en marge bsic
