BRACERS Record Detail for 53269
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Note at top by someone: "Voir dans lettres de Russell. Copie d'une lettre envoyée par Louis le 17 Decembre."
LOUIS COUTURAT TO BR, 10 NOV. 1905
BRACERS 53269. TLS. La Chaux-de-Fonds Bib., Suisse. Russell–Couturat 1: #186
Edited by A.-F. Schmid
Bois-le-Roi,
le 10 novembre 1905
{Voir dans lettres de Russell
Copie d’une lettre envoyée par Louis le 17 Décembre.}a
Cher Monsieur,
Si je n’ai pas répondu plus tôt à votre lettre, c’est que j’ai été très occupé ces temps-ci. J’ai reçu les epreuvesb de votre article et les ai corrigées conformément à vos indications, de sorte que j’espère que vous serez tout à fait satisfait de ma traduction. Vous savez joliment bien le français, pour avoir senti la nuance d’éloignement qu’il y a dans l’expression : « un jour » ; nuance qui vient plutôt, je crois, de l’habitude que du sens logique du mot, car il n’indique pas plus un jour éloigné que rapproché. Quant à la nuance entre « penser à une chose » et « penser une chose », elle existe en français, mais elle est faible, et bien difficile à définir. Je ne connais pas celle qui existe entre « to think a thing » et « to think of a thing », de sorte que je ne puis dire si elle est équivalente. En tout cas, les deux peuvent se dire dans votre phrase, et avec le même sens.
J’ai donné le bon à tirer de mes « Principes des mathématiques » ; ils vont donc bientôt paraître ; je vous en enverrai un exemplaire, où je tâcherai de vous marquer les passages nouveaux. J’espère que le nombre et la variété des auteurs et des travaux cités montrera au lecteur le plus superficiel et le plus incompétent qu’il y a là un grand mouvement d’idées, qui n’appartient pas à un homme, à une école ou à un pays. En même temps, je crois vous faire honneur en groupant autour de votre œuvre et de vos idées cette pléiade de logiciens-mathématiciens. Je crois vous avoir dit que M. Poincaré a donné à la Revue de Métaphysique un article dirigé contre nos théories (je ne puis pas dire : les miennes) qui va paraître dans le même N° (de ce mois). Ce sera curieux ; mais je ne crois pas que M. Poincaré ait la compétence nécessaire pour discuter la Logistique. Ce sera un autre article P. Boutroux ... moins bête. Il faut en somme nous réjouir d’être discutés ; cela prouve que nos idées font de l’effet, et cela les aide à faire leur chemin. Une critique de Poincaré ! Mais c’est la meilleure recommandation !
J’ai écrit à M. Royce une lettre où je lui faisais quelques objections. L’une d’elles était inspirée de vous : je lui disais qu’on ne peut pas considérer, primitivement, un terme quelconque comme répété dans une classe (en vertu de la loi de tautologie), et que cela suppose quelque relation entre ce terme et deux ou plusieurs termes différents qui servent en quelque sorte à distinguer et numéroter les répétitions. Il me répond qu’on est toujours obligé de répéter un même terme, quand ce ne serait que pour formuler le principe d’identité, ou une relation réflexive quelconque. J’avoue que cette réponse m’a désarmé, et que je ne vois rien à y objecter. Et pourtant, je crois bien qu’on ne peut pas composer une classe (non singulière) avec un même terme répété. Voyez-vous une solution de cette petite difficulté ?
La publication de mon Traité de Logistique va se trouver retardée d’un an par un événement imprévu, et heureux d’ailleurs : je vais remplacer cette année M. Bergson au Collège de France. Naturellement, la Logistique n’y perdra rien, car je compte faire mon cours sur l’histoire de la Logique formelle moderne. Cela avancera la composition de mon Histoire de la Logistique, et mon Traité de Logistique en profitera aussi, quand ce ne serait que par les problèmes logiques que je trouverai chez les divers auteurs. A ce propos, pouvez-vous m’indiquer un problème particulier qu’on puisse citer comme exemple de l’application de la Logistique (comme on en cite pour l’Algèbre de la Logique) ? Je sais bien que la grande application de la Logistique est la reconstruction de la mathématique que vous avez entreprise ; mais je voudrais avoir un petit spécimen isolé à citer, pour convaincre les incrédules, et les gens pratiques, qui demandent toujours : « A quoi cela sert-il ? »
Je pense que vous apprendrez avec plaisir ma rentrée (temporaire) dans l’enseignement, car je n’ai pas oublié ce que vous me disiez un jour à ce sujet, et cela a contribué à me faire accepter cette suppléance, à la condition que je fusse libre de choisir mon sujet de cours, et de ne traiter que celui-là dans les 40 leçons de l’année. J’espère que, surtout professé dans une chaire aussi éminente, il contribuera à populariser la Logistique chez les étudiants de philosophie, mieux encore que mes articles (bien que ceux-ci soient lus, je le sais, par les jeunes gens studieux). C’est peut-être la seule fois que depuis cent ans on aura fait un cours de Logique formelle au Collège de France. Je tâcherai de m’en assurer. — Je pense faire de ma leçon d’ouverture une apologie de la Logique formelle, et du rationalisme. Il est probable que la « philosophie nouvelle » aura son paquet. C’est une occasion presque unique de faire une petite profession de foi, devant le public philosophique de choix qui assiste à la première leçon. Quant aux autres leçons, elles ne seront suivies que par les étudiants. Je vous dirai s’il en vient beaucoup. — En tout cas, nous devons de la reconnaissance au libéralisme de M. Bergson, qui n’ignore pas que je ne partage pas ses idées, et qu’en tout cas je suis dans des « eaux » toutes différentes des siennes. Il a bien voulu m’écrire ces jours-ci que, plus il y réfléchissait, plus il croyait mon sujet bien choisi pour un cours au Collège de France. — Vous savez que cette institution (qui remonte à François I) est le seul établissement d’enseignement désintéressé, qui ne prépare pas à quelque examen ou concours, et n’ait pas de programme fixe. Il est (ou prétend être) consacré à la science pure, et à la recherche scientifique originale. C’est donc bien la place de la Logistique, science moderne, hors cadre et quasi hérétique.
Pour le moment, je m’installe dans une maison de campagne que j’ai fait construire (comme vous) cet été à Bois-le-Roi, pour y passer la meilleure moitié de l’année à proximité de la forêt de Fontainebleau, lieu de promenade privilégié. Nous rentrons le 15 à Paris. Nous serions heureux de vous recevoir dans notre « home » champêtre l’an prochain, à moins que vous n’ayez l’occasion de venir à Paris auparavant, seul ou mieux avec Madame Russell.
En attendant ce plaisir, je vous prie de présenter mes hommages à Madame Russell, et de recevoir, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments cordiaux et dévoués.
<signed> Louis Couturat
P. S. — Je serais bien aise de connaître la notation que M. Whitehead a adopté pour les relations ternaires ; vous m’en avez parlé cet été. Naturellement, vos théories auront leur place dans mon cours, à la fin (après Pâques, probablement). D’ici là vous pourrez peut-être me donner un aperçu de vos principes définitifs, que vous m’avez déjà fait connaître incidemment dans vos lettres.
Notes
aCette note est ajoutée à la main, d’une écriture apparemment semblable à celle de la copie du programme du Congrès International de Philosophie de 1900 (voir C 28.06.99). Lettre tapée à la machine et signée (donc ce n’est probablement pas une copie).
