BRACERS Record Detail for 892
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In French.
LOUIS COUTURAT TO BR, 22 JAN. 1905
BRACERS 892. TLS. La Chaux-de-Fonds Bib., Suisse. Russell–Couturat 1: #160
Edited by A.-F. Schmid
Paris,
le 22 Janvier 1905.a
Cher Monsieur,
Je vous remercie de ce que vous m’avez écrit à propos de la mort de mon père. Ce ne sont pas les longues phrases qui prouvent la sympathie, et la vôtre m’est connue ; vous savez que la mienne y répond entièrement, car il n’y a pas de plus grand plaisir que de trouver (surtout à l’étranger) un esprit qui, malgré son originalité, vous comprenne et vous apprécie, et dont on partage la plupart des idées par une sorte d’harmonie préétablie. Et à ce propos, permettez-moi de vous dire que c’est en pensant surtout à vous que j’ai écrit cette phrase de ma brochure « Pour la L. I. » (au lendemain du Congrès de 1900) : « alors que se manifestent des affinités intellectuelles et des sympathies entre penseurs de nations différentes ... » Je pensais aussi à M. Peano et à ses disciples ; n’est-ce pas un fait curieux, et bien caractéristique de l’internationalité de la science, que nous formions tous, Anglais, Italiens, Français, Américains même, une école internationale, et que le même esprit se manifeste (avec des différences individuelles toutes naturelles) dans trois ou quatre langues différentes ? M. Paul Tannery (mort récemment) a écrit un jour que des peuples différents ne peuvent pas avoir la même logique, parce qu’ils n’ont pas la même langue. Nous sommes une réfutation vivante de cette assertion saugrenue. Vous ne serez pas étonné d’apprendre que, bien plus tard, M. P. T. est devenu « nationaliste ».
Je travaille à mon « Manuel de Logistique », qui me donne assez de mal, parce que je tâche de concilier la rigueur avec la clarté didactique. Je fais attention à n’employer dans mes démonstrations aucun principe, avant de l’avoir postulé, aucune règle avant de l’avoir prouvée. Or c’est plus difficile qu’on ne le croit, et l’on a beaucoup de peine à éviter les cercles vicieux. On se donne beau jeu quand, comme Schröder, on suppose implicitement tous les principes de la Logique, en procédant comme en Algèbre. Vous avez dû certainement faire ces remarques bien avant moi ; aussi je me contente de vous les signaler en passant.
J’ai reçu de M. Peano les épreuves des premières pages de son nouveau Formulaire, qu’il destine surtout, m’a-t-il dit depuis, aux étudiants ; raison de plus pour ne pas le rédiger en latin sans flexion, et pour yb mettre un ordre didactique qui manque dans cette édition comme dans les précédentes. Je vous envoie la copie de la lettre que je lui ai écrite à cette occasion ; vous y reconnaîtrez en grande partie vos idées, et vous constaterez ainsi que je m’en imprègne lentement. Vous vous en apercevrez aussi, j’espère, dans mon Manuel de Logistique. M. Peano a fort bien accueilli mes observations, et paraît disposé à en tenir compte. Mais je ne crois pas qu’il puisse faire un « manuel » analogue au mien. En général, les inventeurs sont les plus incapables d’expliquer didactiquement leurs propres idées.
Enfin, je ne perds pas une occasion de défendre la Logistique contre ceux qui la critiquent ou la méconnaissent. C’est ce que j’ai fait à l’égard de M. Windelband, dont le compte-rendu du Congrès vous a fait connaître les idées. Il m’a envoyé un article intitulé « Logik » extrait de « Die Philosophie im Beginn des 20. Jahrhunderts, Festschrift für Kuno Fischer. 1904. » Je vous envoie copie de la lettre que je lui ai écrite en réponse à cet article ; je pense que mes répliques vous feront deviner ses objections ; mais si vous désirez voir l’article lui-même, je le tiens à votre disposition. M. Windelband jouit d’une autorité étonnante chez les Allemands ; à Genève, ils étaient tous à l’admirer ; il est vrai qu’il parle facilement et élégamment. Je dois ajouter que, à son avis, je n’ai pas compris son mémoire du Congrès, ce qui est fort vraisemblable, attendu que j’ai eu beaucoup de peine à suivre son exposé oral, et que, comme je l’ai dit, son rapport est le seul qui n’ai pas été distribué imprimé. — Bien que j’aie fait les copies ci-jointes à votre intention, je vous prierai de me les renvoyer quand vous n’en aurez plus besoin. Bien entendu, je vous les communique surtout pour savoir si vous n’y trouvez rien à reprendre ou à rectifier.
Je suis bien aise que vous reconnaissiez la nécessité d’une « échelle » pour arriver à votre système, c’est à dire à la Logistique rigoureuse. De mon côté, je reconnais qu’« à chaque pas on doit indiquer qu’il reste d’autres étapes à faire », et je l’ai dit expressément à la fin de mon Algèbre de la Logique, pour renvoyer le lecteur à mon Manuel de Logistique.
Vous croyez que pour répandre des théories nouvelles comme la Logistique il faut être professeur d’Université. Sans doute c’est assez utile, mais ce n’est nullement nécessaire. Voyez par exemple Comte et Renouvier, les deux penseurs français qui ont eu la plus grande influence au XIXe siècle : aucun d’eux n’a été professeur, et même Renouvier n’a jamais (comme Comte) enseigné oralement sa doctrine. Le métier de professeur (au moins en France, car en Allemagne il paraît que les professeurs se bornent souvent à lire tous les ans le même cours stéréotypé) est presque exclusif de la recherche personnelle et tant soit peu originale. Pour moi, en tout cas, en raison de mon état de santé, il m’est impossible de faire des études quelconques pendant que je professe, et c’est pour cela que j’ai quitté l’enseignement, sans espoir de retour ; dès que j’y rentrerais, je ne pourrais plus suivre (tant bien que mal) le mouvement des idées, et je serais « stérilisé ». J’ai bien pensé à faire à la Sorbonne un cours libre sur la Logistique ; mais même un tel cours me coûterait beaucoup de temps et de fatigue, et, ou bien il me faudrait le répéter plusieurs années, ou bien il produirait peu d’effet, attendu que les étudiants suivront toujours de préférence les cours officiels, qui correspondent au programme des examens, et qui leur enseignent les idées traditionnelles et « bien portées », ... par exemple celles de Kant ; en un mot, toutes les idées que nous avons à combattre et à ruiner. Aussi je crois que le livre est encore le meilleur moyen d’enseigner des théories nouvelles et hérétiques ; un cours ne porte que sur ceux qui veulent bien y assister, et d’une façon passagère ; tandis qu’on est obligé, bon gré mal gré, de tenir compte d’un livre, sous peine de passer pour ignorant et arriéré ; en tout cas, on a le droit de renvoyer à un livre ; et puis on en parle dans les revues (en général du moins ; avez-vous remarqué que l’on n’a pas parlé de ma Logique de Leibniz dans les revues françaises, simplement parce que personne ne connaissait assez le sujet, et que tous se contentent des idées traditionnelles qui ont cours ?) et cela fait que même les adversaires, par leurs discussions plus ou moins compétentes, contribuent à la diffusion des idées nouvelles. Pour toutes ces raisons, je crois devoir, en ce qui me concerne, continuer dans la voie que j’ai adoptée, ou plutôt, puisque je ne puis faire autrement, je me console ainsi d’y être obligé.
Sur la distinction analytique — synthétique, il me semble qu’on pourrait la ramener à celle des vérités formelles et matérielles, que j’introduis dans mon Manuel (en généralisant un peu votre distinction des implications formelles et matérielles). J’entends par vérité formelle une P vraie en vertu des lois logiques (y compris les lois logiques elles-mêmes), et par suite en vertu de sa forme (comme ab = ( a , etc.) et par vérité matérielle le contraire, c’est à dire les P vraies en vertu de leur matière, ou, comme on dit, vraies par hypothèse (comme a ≠ b, ab = a, etc.) Je propose simplement d’identifier par définition la distinction analytique-synthétique à celle-là, pour la préciser et l’éclaircir, tout en reconnaissant que l’on est libre d’en donner une autre définition, si l’on veut. Que pensez-vous de celle que je propose, et aussi de ma distinction des vérités formelles et matérielles ?
Je viens de vous envoyer mon article sur les Définitions mathématiques, qui doit faire partie de mon Manuel. C’est dire que vous observations seront les bienvenues. Un 2e article est sous presse : il traite de la théorie des indéfinissables et des indémontrables, d’après Peano, Padoa, e tutti quanti.
Recevez, cher Monsieur, avec mes meilleurs vœux pour votre santé et celle de Madame Russell, l’expression de ma cordiale sympathie.
<signed> Louis Couturat
Notes
aLettre conservée aux Archives Russell, tapée à la machine b{y}
